Le choix de Sébastien

Aujourd’hui c’est Sébastien qui a eu la gentillesse de partager avec moi ses précieux conseils de lecture. Après avoir travaillé dans l’industrie musicale, Sébastien a rejoint celle du livre et a notamment dirigé le Salon du Livre de Paris. En 2002 il fait lui aussi l’expérience si particulière et merveilleuse d’être membre du jury du Prix du Livre Inter, et comme il le confie ici, son enthousiasme à conseiller le roman gagnant est encore intact aujourd’hui ! Merci beaucoup, cher Sébastien, pour ces conseils à fois touchants, inspirants et passionnants, pour ce voyage rempli de découvertes qui commence dans un camion-librairie, nous emmène de Bratislava au Japon en passant par la Guinée-Bissau, et pour ta passion si joliment exprimée et tellement communicative.

Un des livres qui te fait le plus rire :

Plusieurs grands auteurs anglo-saxons, comme Richard Brautigan, me font rire à gorge déployée. L’humour me semble en général mieux « accepté » et intégré dans la littérature anglo-saxonne que dans la littérature française.  J’ai adoré récemment « Sur l’écriture » de Charles Bukowski, un recueil de textes sans filtre, un livre qui fait du bien et qui nous rappelle que le politiquement correct est une plaie de la littérature (et d’autres arts) au 21ème siècle.

Je souris quand je me plonge dans les œuvres de certains auteurs français publiés chez Minuit comme Echenoz bien sûr mais aussi Eric Chevillard, dont je recommande « Palafox » et « Oreille rouge ».


Un des livres qui t’émeut le plus :

« Le roman de la momie » de Théophile Gauthier est une des plus belles histoires d’amour que j’aie lues. J’ai découvert récemment ce roman orientaliste dont on considère souvent, je pense à tort, que c’est de la littérature pour adolescents, et qui faisait partie des programmes scolaires il y a quelques années.


Un livre qui te rend heureux :

« Les années douces » de Hiromi Kawakami, qui me permet de m’immerger instantanément dans la vie quotidienne au Japon, pays que j’adore et où j’ai habité il y a quelques années. Ce roman peu spectaculaire se déroule lentement avec presque pas d’action, mais rend compte avec justesse de la subtilité et de la délicatesse des relations humaines au Japon, ainsi que de l’attachement des Japonais aux rituels de la vie quotidienne et à la nature. J’aime beaucoup également « Les gens de la rue des rêves » de Teru Miyamoto, pour les mêmes raisons.


Un écrivain dont le style t’épate particulièrement :

Je ne vais pas faire dans l’originalité : Flaubert, en particulier dans « Salammbô », m’impressionne à chaque ligne. J’en relis régulièrement des passages entiers à haute voix. Au diable la vérité historique, ce péplum plein de bruits et de parfums, de grands sentiments et de fureur est sublimé par un style extraordinaire. Du souffle, de l’imagination, un vocabulaire riche et précis, un sens de l’image et de la métaphore exceptionnel… que du bonheur !


Un livre que tu aimes recommander ou offrir :

« Le bal des ombres » de Joseph O’Connor, romancier contemporain irlandais très talentueux, qui a abordé avec le même succès des sujets très divers. Ce roman magnifique sur la création et les artistes nous fait découvrir la vie quotidienne d’un théâtre dans le Londres victorien, autour du personnage central de Bram Stoker, rendu célèbre par « Dracula ». Les personnages d’Ellen Terry et Henry Irving, acteurs légendaires, sont inoubliables.


Un livre que tu recommanderais ou offrirais à quelqu’un que tu n’aimes pas :

Un des grands sujets de nos modestes existences, mais aussi de la littérature et de l’art en général, est l’affrontement sans fin du bien et du mal. Nous pensons souvent, à tort ou à raison, que les personnes que nous n’aimons vraiment pas incarnent le mal, donc j’offrirais à quelqu’un que je n’aime pas « Le maître de Ballantrae » de Stevenson. Pourquoi ? Pour essayer de lui faire prendre conscience de ce que ressent une personne bienveillante face à un être odieux et obstiné dans sa méchanceté. Le personnage du méchant dans ce roman est vraiment extraordinaire, à tel point que son acharnement à faire le mal en devient presque comique.


Un des livres qui te fait le plus peur (mais aimes-tu cela ?) :

Je lis très peu de littérature effrayante, je n’apprécie dans ce registre que les romans gothiques anglais.

À chaque règle son exception, j’ai pris plaisir à lire récemment « A toute berzingue » du romancier australien déjanté Kenneth Cook. Une histoire de poursuite infernale à la « Duel » de Spielberg, dans laquelle une créature primitive poursuit avec acharnement un jeune couple. Une histoire stressante très bien menée.


Un de tes plus chers souvenirs de lecture d’enfance :

« Mère Brimborion » d’Alf Proysen, un cadeau de mon arrière-grand-mère qui l’avait acheté au camion-librairie ambulante qui passait en bas de son village une fois par semaine. Je me souviens d’un personnage débrouillard et drôle de mamie lilliputienne norvégienne à qui il arrivait beaucoup d’aventures, ce livre a été ma première prise de contact avec la littérature scandinave. Une ambiance que j’ai retrouvée des années plus tard avec plaisir dans les romans d’Arto Paasilinna et les racontars de Jorn Riel.


Un livre que tu trouves vraiment dépaysant :

« Cox ou la course du temps » de Christoph Ransmayr, roman philosophique qui se passe en Chine au 18èmesiècle. Le texte nous plonge dans la relation complexe entre Alistair Cox, un maître horloger britannique venu à la cour de l’empereur de Chine pour concevoir et fabriquer des horloges, et l’énigmatique et despotique empereur. Une magnifique réflexion sur le temps et l’interculturalité. Comme dans ses autres chefs d’œuvre la prose exigeante de Christoph Ransmayr nous embarque loin, très loin.


Un roman historique indispensable :

« Spartacus » d’Arthur Koestler, un roman historique mais aussi un livre politique sur la révolte collective contre l’injustice et l’utopie. Je l’ai lu à quinze ans, j’ai été embarqué par l’idéalisme et le courage du héros. Koestler est un grand auteur injustement peu lu aujourd’hui, j’ai adoré également son essai « Les somnambules », étude remarquable sur l’évolution des conceptions de l’univers.


Un classique qui mérite bien d’en être un :

« Le guépard » de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, un des plus beaux romans jamais écrits avant d’être un chef d’œuvre du cinéma. Un classique par excellence, avec des personnages bien campés, une construction au cordeau, la reconstitution précise d’une époque et d’un milieu social, un style éblouissant. Tout y est !


Un livre que tu aimerais voir traduit en français :

« Inside the dream palace » de Sherrill Tippins, qui n’est pas la biographie d’une personnalité, mais d’un hôtel, le mythique Chelsea Hotel de New-York, qui a joué un rôle crucial dans la création artistique new-yorkaise. Une plongée dans un chaudron artistique bourrée de portraits incroyables d’excentriques célèbres ou inconnus et d’anecdotes truculentes. À recommander à tous les passionnés de culture américaine.

Au chapitre des biographies pas encore traduites en français, et pour faire le lien avec la question précédente, « The last leopard » de David Gilmour, la superbe biographie de Giuseppe Tomasi di Lampedusa.


Un livre qui donne envie de prendre soin de la nature ou des animaux :

Difficile de choisir, comme beaucoup de lecteurs je pourrais choisir le chef d’œuvre du nature writing, « Indian Creek » de Pete Fromm que j’adore, mais j’opterais pour l’œuvre complète de Dan O’Brien, en particulier « Rites d’automne », sur la relation très forte que l’auteur arrive à créer avec un faucon. À mille lieux d’un auteur français actuel narcissique et poseur qui en fait des tonnes quand il écrit sur la nature et les animaux, une prose simple, pudique et sincère, qui va droit à l’essentiel.


Un livre d’art qui te touche tout spécialement :

« Les vélins du muséum d’histoire naturelle », publié par l’excellente maison d’édition Citadelles et Mazenod. J’étais resté fasciné par la beauté des vélins présentés lors de l’exposition organisée en 2016 au Muséum, ce livre de très grande qualité permet de revoir à l’infini ces reproductions sublimes de plantes et d’animaux. Une ode à la beauté de la nature.


Un des livres que tu regrettes de n’avoir encore jamais lu (et prétends-tu parfois le contraire ?):

Plusieurs grands classiques dorment depuis des années dans ma PAL, en particulier « Le quatuor d’Alexandrie » et « Guerre et paix ». Je ne prétends pas les avoir lus, j’attends un déclic pour me lancer – enfin !


Une nouvelle ou un texte court idéal pour un voyage en train :

« Le mandarin » de José-Maria Eça de Queiroz, un conte oriental d’un des grands auteurs portugais, que j’ai acheté par hasard dans une librairie d’occasion à Lisbonne. Sur le thème classique du pacte avec le diable l’auteur déroule une histoire drôle et morale qui nous fait voyager en Chine.

Les nouvelles de Barbey d’Aurevilly nous plongent avec bonheur dans la psychologie tortueuse de personnages manipulateurs, et font, elles aussi, oublier la durée du trajet, avec le risque de manquer l’arrêt souhaité une fois qu’on s’y est plongé.


Une pièce de théâtre à lire absolument à défaut de la voir sur scène :

« Pygmalion » de George Bernard Shaw, pour le ton sarcastique unique de Shaw et le personnage déterminé, malicieux et effronté d’Eliza Doolittle.


Un recueil de poésie que tu emmènerais dans tes bagages :

Sans hésitation « La prose du transsibérien » de Blaise Cendrars, qui réussit à nous emmener loin, très loin, avec autant de force qu’un grand roman épique. Une prose éblouissante, qui n’a pas pris une ride.


Un livre couronné par le Prix du Livre Inter que tu aimes tout particulièrement :

J’ai eu la joie d’être choisi pour faire partie du jury du Prix du Livre Inter 2002, avec Philippe Djian comme président du jury. J’ai débattu avec beaucoup d’opiniâtreté pour convaincre le jury de choisir « Un soir au club » de Christian Gailly, un roman subtil qui parle magnifiquement d’amour… et de musique. Nous avions à faire un choix difficile parmi de très bons auteurs, dont Régis Jauffret, un de mes écrivains contemporains français préférés. Je me suis tellement battu pour le roman de Gailly que les autres membres du jury m’ont à l’unanimité « désigné volontaire » pour annoncer le lauréat au journal de 13 h de France Inter. J’ai adoré l’expérience de partager son ressenti avec d’autres lecteurs tout aussi passionnés, cela m’a fait prendre conscience de toutes les subtilités qui m’avaient échappé dans les livres lus pour préparer les délibérations. La rencontre avec Christian Gailly, auteur discret et modeste qui était heureux mais aussi intimidé d’être ainsi mis en lumière, reste un moment précieux ancré dans ma mémoire.


Un des livres qui te donne envie d’écouter de la musique :

J’ai lu il y a quelques mois « Les grands » de Sylvain Prudhomme, très beau roman récent sur un groupe de musique célèbre de la fin des années 1970 de Guinée-Bissau, qui propose une immersion sans aucun cliché dans l’Afrique d’aujourd’hui. Une envie irrésistible d’écouter de la musique africaine et de danser m’a pris dès que je l’ai refermé !


Un disque que tu suggérerais pour accompagner la lecture :

Je n’écoute pas de musique en lisant car j’ai besoin d’être concentré uniquement sur le livre, mais j’aime en écouter avant ou après une séance de lecture pour me « mettre dans le bain » ou rester dans l’ambiance du livre. Comme je lis beaucoup de romans américains j’aime écouter un album comme « Nebraska » de Springsteen ou un des grands classiques de Neil Young avant d’ouvrir un roman qui m’entraine dans les grands espaces américains.


Un livre que tu recommanderais pour l’hiver :

« La mémoire du fleuve » de Christian Dedet, un récit passionnant publié dans la remarquable collection Phébus Poche, une mine d’or de rééditions de textes de grande qualité. Ce livre de mémoires d’un aventurier/entrepreneur nous offre une découverte de la vie quotidienne au Gabon au vingtième siècle. Un témoignage jalonné d’aventures incroyables et de personnages attachants.


Un des derniers livres que tu as lu et aimé :

Dans le cadre de ma fonction de Directeur du Salon du Livre de Paris j’avais invité pour l’édition 2019 du Salon Bratislava comme ville à l’honneur, afin de faire découvrir la littérature slovaque au public français. Ce projet a permis de faire traduire en français des livres d’une dizaine d’auteurs contemporains slovaques, dont « Bratislava 68, été brûlant » de Viliam Klimáček. Ce roman sensible nous replonge dans les événements du printemps de Prague à travers la vie de trois personnages dont la vie va être bouleversée. Une belle découverte ! J’en profite pour saluer le remarquable travail de fond de la maison d’édition Agullo, qui publie en France de nombreux auteurs d’Europe centrale de grande qualité.

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