Ma boîte à trésors

« Toutes estes, serez ou fustes / De fait ou de voulenté, pustes »
C’est peut-être de l’ancien français, mais on comprend encore assez bien de quoi il retourne…

Cet extrait est tiré du Roman de la Rose  » un grand roman d’amour  » (c1270) qui, s’il est considéré comme un  » best-seller absolu  » à son époque (ce qui n’est pas rien avant l’invention de l’imprimerie), va tout de même alimenter une sérieuse querelle littéraire que nous raconte le (très) drôle et passionnant roman de Bertrand Guillot.

Le débat, qui prendra la forme d’un échange de missives musclées à partir de 1401, opposera Christine de Pizan, première femme à vivre de sa plume et à s’emparer de sujets jusque là réservés aux hommes, et Jean de Montreuil, fier représentant du courant humaniste, passionné de traditions et de textes latins (qu’ils soient fins ou non).

« Une querelle, c’est toujours la promesse d’une bonne histoire. Pouvais-je me douter que les ressorts du conflit seraient aussi proches des nôtres ? »

Car en effet, ce récit historique où l’on croise Jeanne d’Arc ou encore le grand amateur de fake news que fut Jean sans Peur, en faisant un détour par la mauvaise ambiance du Palais des Papes en Avignon ou par la cataclysmique bataille d’Azincourt, foisonne d’anecdotes qui nous renvoient sans arrêt à notre époque.

Le débat est d’une grande actualité puisque l’on y parle entre autres sujets de consentement, de cancel culture, de fact-checking … Y sont évoqués par un subtil effet de miroir le harcèlement subi de nos jours par la journaliste Salomé Saqué, mais aussi des personnalités telles que Cyril Hanouna ou Mark Zuckerberg …

Ce livre a enfin la grande qualité de souligner l’importance de préserver les espaces où les que les débats sont possibles, et l’impact que les combats menés pour les libertés dès le Moyen-Âge ont encore aujourd’hui…

Merci donc à Christine de Pizan, aux formidables éditions Les Avrils et à NetGalley France.

 


Voici un livre dans lequel il est particulièrement agréable de se plonger actuellement, car il fait rire tout en se payant le luxe d’être formidablement bien écrit.
Ce récit autobiographique raconte avec adresse tout ce que l’on se doit d’explorer lorsque l’on est adolescent, que ce soit le fonctionnement des autres et du monde qui nous entoure ou ses propres pulsions et sentiments.

Nous sommes dans les années 80, dans un lycée d’Ile de France où Iegor Siniavski (aujourd’hui connu sous le nom de Gran) et sa bande de copains sont à la recherche de distractions. Si à quinze ans on ne brille pas nécessairement par sa finesse, on a par contre de l’imagination. Un des amis de l’auteur décrète que les enseignants sont manipulés par une force extraterrestre et la bande se met en quête de tout début de preuve possible en s’astreignant, avec un certain succès, à un long travail d’observation. Ce petit jeu ne sera pas sans conséquences.

La frontière qui semble énorme entre l’univers des adultes et celui des élèves est particulièrement bien évoquée.
Lorsque la classe survoltée découvre les paroles de Pink Floyd, elle va consulter la prof d’anglais. « Devant le texte d’Another Brick in the Wall, la pauvre Mme Joyce nous regarda comme si on lui avait apporté un cadavre de rat trouvé dans une poubelle. – Un propos de la plus déplorable rusticité, tout à fait contraire à la grammaire décente, fit-elle. Je vous implore d’oublier immédiatement ces tournures de sauvageon. »

Ce roman dit aussi des choses très fines sur la façon pernicieuse dont une idée peut cheminer dans un jeune cerveau.
On assiste notamment à l’hallucinante rencontre de cet ado d’origine russe, fils d’un rescapé du goulag avec la famille d’une attirante petite camarade, passionnée par le bolchevisme …

Et on assiste (non sans émotion) à des premiers essais d’écriture, et à la première fois où l’auteur fait usage d’humour noir. Un art fort précieux, et dans lequel il va, comme le démontre son œuvre, exceller.

 


Le Trait de côte de Christophe Boltanski qui explore l’histoire des ancêtres maternels de l’auteur, est bien davantage qu’une enquête familiale.

Tout commence à Barfleur, sur la côte Normande, village parfois exposé à de violentes tempêtes, et où l’on pourrait ressentir comme une urgence de préserver les traces du passé avant qu’elles ne soient effacées.

Christophe Boltanski regarde véritablement pour la première fois une photographie probablement prise à la veille de la Première Guerre Mondiale qu’il a pourtant eu sous les yeux depuis toujours, et découvre de nombreuses archives dans la maison familiale, dont de mystérieux poèmes non signés. Après avoir consacré Le Guetteur à l’énigmatique personnalité de sa mère, il va s’engager un peu plus loin dans les couloirs du temps.

C’est avec sa finesse habituelle qu’il cherche à reconstituer des destinées auxquelles il est personnellement rattaché mais en y décelant tout ce qu’elles ont d’universel et qui peut troubler et émouvoir chaque lecteur. En retraçant ces existences durement éprouvées par la tuberculose, l’isolement, la guerre et l’oubli, l’auteur du magnifique roman La Cache (Prix Femina 2015) démontre une fois de plus son talent pour explorer les thématiques de l’effacement et de la mémoire.

« Nos vies ne sont-elles que les reflets entremêlés de celles qui nous précédent ? » s’interroge l’écrivain.
Il démontre en tout cas la nécessité de prêter au passé et à ses fantômes l’attention qu’ils méritent, et mène également une réflexion passionnante sur la façon dont les poètes peuvent dialoguer avec leurs lecteurs.

Un texte aussi captivant que délicat et dont la lecture fait l’effet vivifiant de l’air pur des montagnes et des bords de mer qu’il évoque.

Merci aux Editions Stock et à NetGalley France.


Les livres d’Harry Bellet, journaliste culturel au Monde, sont toujours savoureux. Dans cette « édition amplement revue et grandement augmentée » de ce vertigineux ouvrage, il retrace  l’histoire des faussaires. Des quatorze (voire quinze) exemplaires du prépuce du Christ, aux 3000 tableaux peints par Camille Corot dont 5000 se trouvent aux Etats-Unis, en passant par la mort d’un habile copiste de César causée par une fausse montre en or, le sujet est particulièrement riche. On sourit beaucoup et on apprend énormément sur ces  » artisans « , sur leur culot qui leur permet de berner les plus grands spécialistes et institutions, mais sur leurs erreurs aussi. Chaque anecdote, chaque détail, jusque dans la moindre note, est édifiant, passionnant et offre un bonheur de lecture, qui lui est garanti 100% authentique.


La narratrice, documentaliste installée juste avant la crise du Covid dans un immeuble strasbourgeois datant des années 30 , s’intéresse de la façon la plus touchante qui soit à l’histoire des murs et des habitants qui ont vécu là avant elle. Elle se plonge dans le règlement de copropriété comme dans un roman, se passionne pour les registres d’état civil comme pour des livres d’histoire. Et peu à peu se dessine l’histoire complexe et souvent douloureuse d’une ville annexée et de ses habitants déplacés, enrôlés de force dans la Wehrmacht pour certains. Il s’agit d’une fiction, mais que l’autrice récemment disparue a soigneusement documentée. Tout au long du troublant récit apparaissent des petits bouquets de myosotis, dont le nom se traduit par  » ne m’oubliez pas  » dans plusieurs autres langues. Et c’est précisément l’hommage que rend judicieusement Michèle Audin à certains fantômes de l’histoire strasbourgeoise.

 


Ce texte écrit par le brillant directeur du Festival d’Avignon et traduit du portugais par Thomas Resendes, raconte comment, en 2077, depuis une Terre aux conditions de vie très dégradées, un père aimant essaie désespérément de maintenir un lien avec sa fille en passe de s’exiler sur une autre planète. Difficile de ne pas être bouleversé lorsqu’il lui fait écouter, une chanson, (Sonhos dont est jouée une version de Caetano Veloso dans la pièce mise en scène par l’auteur) leur chanson, pour essayer de sauver ce qui est si fragile. La pièce, portée par des comédiens formidables sera encore en tournée en 2026.

Le comédien Adama Diop avant une représentation de La Distance à Avignon en 2025.

Utterly lazy and inattentive : c’est l’appréciation inscrite par un professeur de français dans le bulletin de Martin Parr alors qu’il a quatorze ans, remarque dont il fait non sans fierté le titre de son autobiographie.
Celui qui est devenu l’un des photographes britanniques les plus renommés, a intégré la prestigieuse agence Magnum et créé sa propre fondation se raconte à travers son travail à la fois très humain et plein d’humour.
Il collectionne les cartes postales représentant des autoroutes, aime prendre des photos par mauvais temps, préfère que les gens ne sourient pas. Il souhaite documenter son époque, et a judicieusement consacré un ouvrage aux cannes à selfie, quasiment disparues aujourd’hui (les bras des gens se sont peut-être allongés, suggère-t-il). Il a réussi à réaliser une série d’autoportraits (dont certains sont hilarants) sur près de quarante ans dans laquelle ne transparaît aucun narcissisme mais où on le voit changer au fil du temps et des techniques (et il est le seul modèle qu’il ait toujours sous la main, précise-t-il).
Pour découvrir comment il a fait du photo-bombing auprès de la Reine d’Angleterre, dans quelles circonstances il a été arrêté en Albanie, comment maximiser ses chances de prendre une bonne photo, et pour voir toutes ces choses que ce discret monsieur Tout-le-monde arrive à capter sans qu’on les remarque, il faut plonger dans ce génial livre foisonnant de merveilleuses anecdotes et de 150 photos.


Julio Le Parc, artiste argentin installé en France est, à 96 ans, une grande figure de l’art cinétique et il est exposé dans les plus grands musées d’art contemporain.

Aujourd’hui on peut aussi découvrir sa plume grâce aux Éditions du Canoë (pour qui il a d’ailleurs dessiné un très joli logo) qui publient dans un élégant format bilingue Le Viscache, un conte particulièrement envoûtant.

En effet,  pour mon plus grand bonheur, l’écrivain est aussi fascinant que le plasticien. Ce texte court est une histoire vertigineuse sur l’art d’écrire un conte et il confirme que Julio Le Parc en a saisi toutes les ficelles.

On y découvre deux enfants à la recherche de la recette littéraire parfaite qui vont consulter un vieil homme mystérieux appelé le Viscache. Ils vont lui subtiliser des cahiers de notes dans lesquels ils vont faire des découvertes qui vont les retourner comme des crêpes, et qui risquent également d’ébranler sérieusement le lecteur…

 


 

Chance a grandi dans une maison dont il n’est jamais sorti. Adulte, il y exerce avec félicité la fonction de jardinier, ne connaissant le monde extérieur que par l’intermédiaire de son poste de télévision allumé presque en permanence.
Le jour où le propriétaire de la maison s’éteint, Chance se trouve contraint de quitter les lieux, de découvrir le monde extérieur, sa technologie, ses habitants et ses codes. Sa désarmante simplicité et sa rafraîchissante candeur vont à la fois intriguer et terriblement attirer les autres.
Ce texte qui fait beaucoup sourire, et même parfois franchement rire, bien que publié à l’origine en 1970, s’avère assez intemporel, surtout lorsqu’il explore la personnalité des puissants dont la superficialité est parfois affolante.
Jerzy Kosinski, américain d’origine polonaise, est un rescapé de la Shoah. Certains de ses textes, parfois très sombres, ont inspiré des musiciens tels que Jad Wio ou Siouxsie Sioux.
Les excellentes @leseditionsdutyphon qui offrent à cette nouvelle traduction de « Being there » un magnifique écrin, précisent dans la présentation de l’auteur que « ses succès littéraires lui ont attiré bien des jalousies. Et la réussite de l’adaptation cinématographique de ce livre avec Peter Sellers n’a pas aidé. » Jerzy Konsinski se donne la mort en 1991. Restent le bonheur et l’agréable sensation de vertige que procure la lecture de ce roman.

 


 

 

Ce récit de Salman Rushdie est particulièrement émouvant mais aussi revigorant. Avec beaucoup de simplicité, d’humilité et de finesse, il réfléchit à la façon dont il peut répondre à l’attaque au couteau dont il a été victime, et nous rassure pleinement sur le fait que l’art et l’humour peuvent être bien plus puissants que la violence. Alors bon, oui, son costume Ralph Lauren est foutu, mais il y a encore pas mal de bonnes raisons d’envisager le futur avec optimisme.

 


 

À pied d’oeuvre de Franck Courtès. Le grand photographe qui a définitivement déposé ses appareils photo nous livre un récit bouleversant sur sa nouvelle et difficile condition d’écrivain dont transpire malgré tout un humour mordant.

 


Les lettres ordinaires d’Adrianna Wallis et Arlette Farge

La plasticienne Adrianna Wallis a eu accès aux lettres perdues qui arrivent au centre postal de Libourne, lieu unique en France où atterrit tout le courrier ne pouvant être distribué. Elle a pioché et lu des centaines de missives, et raconte, reproductions d’extraits à l’appui : parfois c’est drôle, parfois c’est triste, presque toujours bouleversant, parfois c’est illisible, parfois c’est illustré, parfois c’est adressé à Yves Duteil, parfois c’est signé Edith Piaf, parfois c’est le récit d’un immense chagrin, parfois c’est un courrier enflammé pour BHL, parfois c’est une lettre à l’attention d’un défunt. Le livre renvoie vers de nombreuses vidéos réalisées par l’artiste avec des lecteurs, et propose également un texte très touchant de l’historienne Arlette Farge.

Et dans cet incroyable coffre à trésors, on trouve également la reproduction d’un des 100 post-scriptum sélectionnés par Adrianna Wallis et insérés de façon alléatoire dans chaque exemplaire. J’aime tant celui que j’ai découvert dans le mien, qu’il m’est impossible de résister à l’envie de le dévoiler ici.


Perpendiculaire au soleil de Valentine Cuny-Le-Callet

Après avoir raconté son histoire dans un roman paru chez Stock en 2020, la formidable Valentine Cuny-Le-Callet utilise cette fois-ci des gravures et des dessins au crayon gras pour témoigner de la relation d’amitié née entre elle et Renaldo McGirth, détenu du couloir de la mort en Floride avec qui elle correspond depuis plusieurs années. Marquée comme elle par le pourcentage effrayant de français favorables au rétablissement de la peine capitale, par les conditions de détention et d’exécution de ces prisonniers, je trouve son témoignage, auquel elle adjoint dessins et textes de son ami, aussi précieux qu’émouvant.

 


Leaving and waving de Deanna Dikeman est un des livres de photos les plus émouvants du monde. « Pendant 27 ans, j’ai photographié mes parents au moment où je leur dis au revoir en reprenant la route après leur avoir rendu visite à Sioux City en Iowa. (…) Ces photographies étaient simplement une façon de surmonter la tristesse de la séparation. Petit à petit c’est devenu notre rituel. »


Nina Simone’s gum de Warren Ellis

L’auteur raconte ici comment il a en 1999 récupéré un chewing-gum mâché par Nina Simone (oui, tout cela est bien vrai), et comment il a vingt ans plus tard ressorti la précieuse relique à l’occasion d’une exposition consacrée à son ami et collaborateur de longue date Nick Cave, avant de lui dédier ce livre à la fois improbable, drôle et très touchant. Cela parle de musique et de chewing-gum, bien sûr, mais aussi d’amour et de toute l’émotion qui peut être contenue et transmise par les petits objets. La traduction française est disponible aux Éditions de la Table Ronde.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *